Plan numérique collège : le progrès à l’envers

    Le collège de Connerré est toujours en pointe en matières d'innovation en tous genres. Alors comme on a un collège tout beau tout neuf, ils se sont dit là-haut, en l'occurence au Conseil départemental, que ce serait bien qu’on ait aussi du matériel informatique tout neuf aussi. Il est vrai qu’une partie du parc était obsolète et que les collègues n’en pouvaient plus d’attendre le dégel que l’ordinateur veuille bien se connecter à Pronote pour au moins faire l’appel. L’autre problème qui se posait était celui de la maintenance et de l’entretien, effectués par un agent du collège et un collègue, qui n’avait pas toujours le temps ni les moyens de nous aider.

    Comme c’est la mode du partenariat public-privé, un appel d’offre a été lancé pour la mise en place du matériel et la maintenance. C’est SPIE qui a gagné et qui s’y colle avec plus ou moins d’efficacité.

    La dernière semaine de juillet avant les grandes vacances, l’entreprise est donc venue installer les matériels au collège, c'est-à-dire :
- Un ordinateur neuf par salle qui replace l’ancien matériel (même quand celui-ci était efficient)
- Des ordinateurs neufs pour remplacer ceux des deux salles infos du collège.
- Des vidéoprojecteurs interactifs
- Une ballado-diffusion
- Une smart class (I don’t know what it is).

    Sur le papier cela semble donc formidable. Mais dans les faits, un peu moins. D’abord SPIE a livré le matériel en retard. Les collègues devaient être formés début juillet mais, du coup, ce n’était plus possible. Puis ce devait être fait le jour de la prérentrée mais là encore il y a eu du retard. Finalement les formations auront lieu début octobre par un petit groupe de collègues ayant été lui-même formé (ça aussi, c'est la grande mode).

    Nous voilà donc début septembre avec du matériel tout neuf dans nos salles.  Surprise dans la mienne c’est un immense poste fixe planté sur mon bureau alors que je travaillais précédemment avec un portable, très pratique pour les déplacements de la chorale. SPIE et le Conseil Général ne nous ont rien demandé, ni ce que l’on voulait comme matériel ni comment le mettre. Une collègue se retrouve avec un écran immense en plein milieu de son bureau, les élèves ne peuvent plus la voir et elle ne voit plus les élèves. Les collègues de langue n’ont pas de lecteur CD-DVD sur leur poste, le collège a dû investir rapidement.

    Sur les postes, impossible d’installer le logiciel de son choix. Il faut aller dans un « catalogue d’applicatifs » où l'on choisit ce que le conseil général (ou SPIE, on ne sait) a décidé ce que les enseignants auraient le droit d’installer. Merci pour la liberté pédagogique.
Si il est vraiment indispensable d'installer un logiciel, il faut en faire la demande au gestionnaire qui fait remonter à SPIE qui fait remonter au Rectorat qui vérifie que d’autres collègues utilisent aussi le logiciel (le demandeur doit certainement être trop bête pour savoir ce qui est bien dans sa matière) puis ça redescend vers SPIE qui le met dans le catalogue d’applicatifs et enfin l’installe (deux ans plus tard, peut-être).
    
Le matin, après avoir tapé son identifiant et son code, il faut attendre quelques minutes pour arriver sur une sorte de « bureau virtuel ».  Là on retrouve les applications que l'on a installées. Si on y met un dossier, il est « balancé » dans le « cloud », en fait dans un « data center » censé être géré par le conseil général. Mais où sont nos documents « en vrai » ? A qui appartiennent-ils une fois qu’ils sont au data center ? Quelle est la loi qui les régissent ? La question a été posée, la réponse fut des plus floues.

Mais si par malheur SPIE a fait une mise à jour la veille ou si l'ordinateur a été éteint ou seulement même déconnecté, on se retrouve à redire à l’ordinateur que l'on veut des petites icônes, que oui Firefox est le navigateur par défaut , que oui les docx seront lus avec office et pas libreoffice et que oui quand on met la clé on veut que ça ouvre un navigateur. Toutes les préférences sont parties en fumée.

Et là on perd son temps avec l’ordinateur VLC qui plante parce qu’il voudrait se mettre à jour mais là, non, c'est pas possible, y’a que SPIE qui peut, le plug-in flash reader qui est obsolète et les élèves qui rigolent et l'enseignant qui va craquer. Surtout qu’au bout d’une demi-heure l'ordinateur s’est déconnecté que du coup, il faut remettre les identifiants e-lyco pour la quinzième fois de la journée. Donc on finit par enregistrer ses identifiants et ses mots de passe pour gagner du temps : bonjour la sécurité ! Et les élèves qui ont deux identifiants et deux mots de passe : un pour les ordinateurs du collège, le 2ème pour e-lyco, vont-ils s’y retrouver ?

Et ils appellent ça collège performant…

En cas de souci, pas d’inquiétude, SPIE prend la main sur l'ordinateur à distance. Mais jusqu’à quand ? Si SPIE en a assez ou dépose le bilan, qui fera la maintenance ? Seront-ils là quand rien ne marchera le jour d'une séance hyper importante où en plus il y a l’IPR ?

Tout ça pour ça. Je me revoie en début de carrière, avec le rétro-projecteur, les papiers pour les absents, les CD, voire les cassettes, dans le lecteur qui patine et je me dis : « est-ce que je fais vraiment de meilleurs cours maintenant ? »

                            Une professeure au bord de la crise de nerfs