Zéro portable au collège : comment ça marche ?
Dans certains collèges, les téléphones doivent être laissés aux casiers. Une règle que l’Éducation nationale voudrait déployer plus largement. Des parents d’élèves, eux, scellent des alliances.
Reportage
« Je mange chez moi, à tout à l’heure. » Il est midi, la sonnerie retentit. Des adolescents déboulent dans les couloirs du collège Auguste-Brizeux, à Lorient (Morbihan). Premier réflexe pour les externes : ouvrir leur casier et récupérer leur téléphone, déposé à l’intérieur en début de matinée. « À peine le portail passé, ils le ressortent pour poster leur selfie sur le réseau BeReal et checker leurs notifications », s’amuse Gabrielle Riteau, assistante d’éducation.
Dans cet établissement de 600 élèves, la règle est claire : interdiction de garder son portable sur soi. Une idée que la ministre de l’Éducation, Nicole Belloubet, aimerait expérimenter à plus grande échelle pour contrer ses « effets néfastes ». Notamment les violences entre mineurs et le harcèlement scolaire. Car si la loi proscrit déjà l’utilisation des smartphones dans l’enceinte des écoles et collèges, il appartient aux établissements de définir les modalités pratiques dans leur règlement intérieur.
Au collège Brizeux, le principal, Grégory Charbonnier, rappelle les enjeux « sensibles » : « Le risque, c’est la cybercriminalité. Ici, quand un enfant va aux toilettes, il n’a pas la même attitude. Il sait qu’il ne risque pas d’être filmé. » Au bureau de la vie scolaire, on constate que la consigne « a bien été intégrée ».« Certains profs nous rapportent encore des portables, mais ça reste marginal, témoigne Laurie Asselin, la conseillère principale d’éducation. Pour un ado, c’est logique d’essayer de transgresser les règles. »
« Réduire les problèmes de harcèlement »
Un avis partagé par les élèves dans la cour de récréation. « S’il était dans mon sac, je serais tentée de le regarder discrètement, reconnaît Lucie, 15 ans, qui passera bientôt son brevet. Le déposer au casier, ça permet de déconnecter et de se concentrer sur les cours. » Chez elle, l’adolescente a aussi une limite de temps : « Trois heures par jour, et je dois le rendre avant d’aller me coucher. »Ce qui n’est pas le cas de sa copine, Lola, 14 ans : « Le soir, parfois, je me couche à 2 h. Hors du collège, j’utilise mon téléphone toute la journée », confie l’élève de 4e, qui ne ressent néanmoins « aucun manque » ici.
Pendant la pause méridienne, les conversations vont bon train à la cantine. Attablé avec six copains, Nahim, passionné « de lecture », finit son assiette. Le Morbihannais de 14 ans apprécie que « les gens ne soient pas scotchés sur un écran ».Solen, 15 ans, termine sa bouchée puis remarque que « certains » camarades « utilisent quand même leur téléphone en cours ou aux toilettes ». « Ça montre une forme d’addiction. Mais si cette règle n’existait pas, ça serait pire. Même si, dire que tous les ados sont addicts au téléphone, c’est cliché… »
À quelques mètres, Camille Bellanger circule entre les tables et gère la file d’élèves dont les estomacs gargouillent. Cette assistante d’éducation estime que le règlement du collège permet de « réduire les problèmes de harcèlement ». S’il était possible de garder son téléphone dans la cour, « certains élèves recevraient des messages moqueurs sur leurs tenues », pense également Lola.
La direction de l’établissement, elle, assure n’afficher « aucun cas de signalement » au rectorat pour harcèlement. Le principal, Grégory Charbonnier, se réjouit aussi d’une enquête de satisfaction menée auprès de l’ensemble des collégiens : « Sur le sentiment de bien-être et de sécurité, on frôle le 100 %. »
Johan BESCOND.
Des parents s’allient pour dire « non aux smartphones »
« Au collège, beaucoup de parents ne veulent pas donner de smartphone à leur enfant. Mais à partir de la 5e, ils finissent par être bien seuls. La pression sociale est terrible. » Alors qu’il voit l’entrée au collège se profiler pour ses enfants, Olivier Le Port craignait d’être confronté au même schéma. « La marraine de mon fils l’a vécu, raconte le Rennais. Sa fille réclamait un portable en menaçant de ne plus travailler. Et ses notes ont chuté… »
Alors Olivier Le Port a « décidé de passer à l’action ». En avril, avec un collectif de parents d’élèves d’Ille-et-Vilaine, il a signé un pacte. Tous s’engagent à ne pas donner de smartphone à leur enfant avant l’âge de 15 ans. Un mois à peine après son lancement, le collectif a fait des émules et a été imité dans une douzaine de départements (Sarthe, Hauts-de-Seine, Yvelines…), soutenu par 1 000 signataires.
« Des modèles sans Internet »
« On conseille ce type d’alliance entre parents, notamment avant la 6e », acquiesce Yves Marry, cofondateur de l’association Lève les yeux. Basée à Marseille (Bouches-du-Rhône), celle-ci sensibilise dans tout le pays aux méfaits de la surexposition aux écrans.« Auprès des élèves, des parents, d’entreprises et de professionnels de l’animation », énumère le militant. Yves Marie, auteur de Numérique, on arrête tout et on réfléchit (Rue de l’échiquier), souligne la responsabilité des parents : « C’est à eux qu’incombe la tâche de repousser le plus possible l’âge d’accès au smartphone. Et d’interdire les écrans dans la chambre, au réveil, avant de dormir, et aux repas. »
L’idée, insiste le Rennais Olivier Le Port, n’est pas d’interdire aux adolescents de posséder des portables, « mais de privilégier des modèles qui n’ont pas d’accès à Internet ». L’été dernier, la majorité numérique pour s’inscrire seul sur les réseaux sociaux a été fixée à 15 ans, après un vote à l’Assemblée. « Mais elle est difficile à mettre en œuvre », observe Yves Marry, de Lève les yeux.
Pour le collectif brétilien et l’association Lève les yeux, tout cela pourra être régulé si « la loi change » sur l’accès aux smartphones : « Il faudrait interdire leur vente aux moins de 15 ans, tranche Olivier Le Port. Comme avec l’interdiction de vendre des cigarettes aux mineurs. Cela ne réglera pas tout, mais ça fera bouger le curseur de la norme sociale. »
J. B.
La place des outils numériques pose question
« Je ne vais pas ici dire : Arrêtons tout, repartons en arrière, mais il faut réfléchir. » En plus de sa réflexion sur le dépôt des téléphones à l’entrée du collège, Nicole Belloubet a aussi jugé utile de questionner l’utilisation des outils numériques en classe, ces tablettes et ordinateurs mis à la disposition des élèves dans de nombreux établissements par les collectivités territoriales.
« L’un des objectifs de l’école est de préparer nos élèves au monde de demain. Il faut donc leur donner la connaissance du numérique,de l’intelligence artificielle, mais accompagnée par le professeur », a commenté la ministre de l’Éducation. Cette réflexion a germé fin avril, après la remise d’un rapport d’experts missionnés par Emmanuel Macron pour interroger la place des écrans dans le quotidien des enfants et des ados. Le gouvernement a jusqu’à la fin du mois pour dégager des mesures.
Le numérique, des « risques » et des « opportunités »
Harcèlement scolaire, violences des mineurs, manque d’activité physique, addiction… Les enjeux sont multiples. Et l’attention des élèves en classe est l’un de ces points soulevés dans les conclusions des spécialistes. Dans leur rapport, ces derniers déconseillent aux collectivités de fournir un équipement individuel aux écoliers. Et appellent, plus largement, à un encadrement des outils à vocation pédagogique, du primaire au lycée.
« On alerte depuis 2020 sur ce sujet, on a confondu éduquer au numérique et éduquer par le numérique », regrette Yves Marry, cofondateur de l’association Lève les yeux (lire ci-contre). Dans un avis rendu en juillet 2022, le Conseil supérieur des programmes scolaires recommande également de « privilégier l’accès aux ressources offertes par le livre à l’école, de 6 à 10 ans ».
Les spécialistes de l’OCDE, qui établissent tous les trois ans le classement Pisa – étude internationale de référence en matière d’éducation –, ont eux aussi relevé des« opportunités éducatives », mais aussi les « risques » de cet environnement numérique sur les résultats d’élèves pouvant être « distraits ». Faudrait-il, alors, bannir le téléphone jusqu’au lycée ? Leur rapport ne tranche pas sur cette question. Mais les auteurs de l’OCDE relèvent qu’une « interdiction pure et simple des smartphones » est « une mesure qui a des effets visibles » dans les pays où la règle est appliquée.
J. B.
Ouest-France, 29 mai 2024




